le Niger subit déjà les effets des changements climatiques – Dr Maâzou

Par Kané Illa

Dr KAMAYE Maâzou, Secrétaire Exécutif du CNEDD-Niger répond à nos questions

Enseignant Chercheur depuis 1992 au Département de Physique de la Faculté des Sciences et

Dr Kamaye Maâzou
Dr Kamaye Maâzou

Technique de l’Université Abdou Moumouni de Niamey, Dr Kamayé Maâzou assure depuis 2005 le rôle d’Expert Conseil sur les questions de changements climatiques au PNUD et au Gouvernement du Niger.

En fin 2011, il a été nommé Secrétaire Exécutif du Conseil National de l’Environnement pour un Développement Durable (CNEDD) au Cabinet du Premier Ministre du Niger pour s’occuper de l’élaboration, du suivi et de l’évaluation de la mise en œuvre de la politique du Niger en matière d’environnement et du développement durable. Il s’occupe aussi de la mobilisation des ressources nécessaires à cette mise en œuvre. Il a bien voulu répondre à nos questions sur les questions des changements climatiques au Niger, ainsi que sur les négociations en vue d’un nouvel accord sur le Climat. Il nous présente d’abord l’institution dont il a la charge.

ClimateReporters : Dr Kamayé Maâzou, bonjour, vous êtes le Secrétaire Exécutif du Conseil National de l’Environnement pour un Développement Durable (SE/CNEDD). Présentez-nous votre institution.

Dr Kamayé Maâzou : Au lendemain de la Conférence de Rio (1992), le Niger, soucieux de mettre en œuvre les recommandations de l’Agenda 21 mondial, s’est doté d’une structure transversale de coordination. En effet, conformément aux chapitres 8 et 38 de cet Agenda 21 qui requièrent la mise en place d’un organe de coordination, le Niger a créé par décret N°96-004/PM du 09/01/1996, le Conseil National de l’Environnement pour un Développement Durable (CNEDD).

Ce décret a été modifié et complété par deux autres décrets (N°200-272/PRN/PM du 4 août 2000 et N°2011-57/PCSRD/PM du 27 janvier 2011) pour tenir compte de l’agenda international sur les grands défis actuels, émergents et futurs relatifs à l’environnement et au développement durable (changements climatiques, érosion de la biodiversité, dégradation de l’environnement, consommation et production non durables) auxquels s’ajoute une pression démographique forte.

Placé sous la tutelle du Cabinet du Premier Ministre, le CNEDD est composé de représentants de l’Etat, des institutions de formation et de recherche, du secteur privé et de la société civile pour tenir compte de la complémentarité entre tous les acteurs. Il est chargé d’élaborer la politique nationale en matière d’environnement et de développement durable, d’en assurer la coordination de la mise en œuvre, de rechercher les ressources financières y afférentes, de suivre et évaluer cette mise en œuvre pour s’assurer de l’efficacité des efforts à entreprendre.

Cette politique, dénommée “Plan National de l’Environnement pour un Développement Durable (PNEDD)”, fut élaborée en 1998 et adoptée par décret N°2000-114/PRN/PM du 21 avril 2000. Dans ses fondements, le PNEDD reconnaît la nécessité d’ouvrir le débat sur le développement du pays, de manière à tenir compte de l’ensemble des préoccupations culturelles, sociales, économiques, écologiques et politiques qui caractérisent le vécu quotidien de la population du Niger.

Son but est de mettre en place les conditions favorables à l’amélioration à long terme de la sécurité alimentaire, à la solution de la crise de l’énergie domestique, à l’amélioration des conditions sanitaires et au développement économique des populations et du pays. En termes opérationnels, elle vise à systématiser la prise en compte des préoccupations environnementales dans toutes les décisions qui concernent le développement du pays.

Le CNEDD est doté d’un Secrétariat Exécutif appuyé par sept (07) commissions techniques pluridisciplinaires. Le Secrétariat Exécutif du CNEDD est le Point Focal des trois conventions post-Rio sur les changements climatiques, sur la biodiversité et sur la lutte contre la désertification.

ClimateReporters : le CNEDD, vous l’avez dit, est  le point focal des trois Conventions post-Rio dont celle sur les Changements climatiques. Avant d’être à votre poste actuel vous étiez Expert du PNUD sur les questions des changements climatiques. Quelles sont les grandes manifestations liées aux effets des changements au Niger ?

Dr Kamayé Maâzou : Je voudrais affirmer ici que le Niger subit déjà les effets des changements climatiques. En effet, les études des séries chronologiques des paramètres climatiques depuis les années 1950 montrent : une baisse des précipitations ; un déficit pluviométrique ces dernières années en moyenne de l’ordre de 20  à 30 % par rapport à la période 1961-1990 aux stations de Niamey, Agadez et Gaya ; un glissement des isohyètes d’environ 200 km du Nord vers le Sud ; une réduction de la longueur des saisons des pluies ; une diminution des débits des cours d’eau ; la disparition de certaines mares ; une réduction drastique de la superficie du Lac Tchad ; une tendance à la hausse des températures moyennes maximales et minimales ; une tendance à la hausse des températures minimales ; etc.

Dans notre pays, ces perturbations ont occasionné des impacts négatifs sur l’environnement naturel et humain tels que : des sécheresses récurrentes et la diminution de la productivité agricole qui, conjuguées à la forte pression démographique, ont exposé les populations à des déficits alimentaires fréquents ; la disparition de certaines ressources forestières et floricoles et l’érosion de la biodiversité avec toutes les conséquences socio-économiques que cela engendre surtout si on se met à l’esprit que la majeure partie de la population de notre pays tire son revenu des activités agro-pastorales ; le dérèglement du cycle végétatif ; la diminution des ressources en eau ; etc.

ClimateReporters : Quelles sont les différentes stratégies élaborées par le Niger à travers le CNEDD, pour lutter contre les changements climatiques ? Est-ce qu’il existe des expériences locales en matière de lutte contre les changements climatiques que le Niger a eu à développer et qu’il peut partager avec d’autres pays ?

Dr Kamayé Maâzou : Depuis des années, nombreux sont les partenaires aussi bien bilatéraux que multilatéraux, qui ont accompagné notre pays, à travers des appuis multiformes, pour faire face à ces défis des changements climatiques. Plusieurs activités ont été réalisées dans le cadre de cet accompagnement.

Il s’agit notamment du point de vue programmes et projets : de l’élaboration de deux Communications Nationales sur les Changements Climatiques (l’une en 2000 et l’autre en 2009) qui ont permis d’évaluer la vulnérabilité de notre pays face aux changements climatiques et de proposer de mesures d’adaptation appropriées ; la mise en œuvre de plusieurs projets et programmes dont entre autres : le Programme Pilote pour la Résilience Climatique (PPRC) d’environ 110 millions de dollars, le Programme d’Action National d’Adaptation (PANA) aux Changements Climatiques pour lequel un financement de 12 millions de dollars a été mobilisé pour augmenter la résilience des secteurs agricole et de l’eau face aux changements climatiques, le Programme Africain d’Adaptation ayant mobilisé 3 millions de dollars environ, le Projet Mise à échelle de l’Adaptation à Base Communautaire d’un montant de 3,75 millions de dollars.

Du point de vue stratégique, ces appuis ont permis à notre pays d’élaborer plusieurs documents : le Plan National de l’Environnement pour un Développement Durable (PNEDD) ; la Stratégie Nationale et Plan d’Action en matière de Changements et Variabilités Climatiques (SNPA/CVC) ; la Stratégie Nationale et Plan d’Action pour la Gestion de l’Environnement Mondial (SNPA/ANCR), le Plan Décennal sur les Modes de Consommation et de Production Durables, …

La deuxième partie de votre question consiste à savoir s’il existe des expériences locales en matière de lutte contre les changements climatiques que le Niger a eu à développer et qu’il peut partager avec d’autres pays. A cette question, je répondrais assurément oui. Car, face aux divers effets néfastes et impacts des changements climatiques notamment la diminution de la production agricole et fourragère, les paysans ont si bien et depuis toujours développé plusieurs stratégies pertinents d’adaptation qui aujourd’hui orientent les ingénieurs et autres acteurs dans la conception des stratégies novatrices d’adaptation.

Parmi ces stratégies d’adaptation, on peut citer celles relatives à la production animale et à la vente d’animaux, à la lutte contre les ennemis des cultures, au développement des activités génératrices de revenus, aux migrations internes et internationales comme l’exode rural, à la lutte contre la dégradation des terres agricoles, à la gestion de la fertilité des sols, à la diversification des cultures pour ne citer que celles-là.

Un bon exemple en est l’expérience de nos producteurs ruraux qui, depuis de longue date, font la promotion de meilleures pratiques de gestion durable des terres, à travers l’agroforesterie et de gestion des risques de sécheresse. En effet, selon des travaux réalisés par plusieurs institutions scientifiques de renommée, il est établi qu’environ 5 millions d’hectares ont été récupérés et gérés par les paysans depuis deux décennies par régénération naturelle assistée notamment dans les régions de Zinder et de Maradi.

ClimateReporters : Depuis l’arrivée à échéance du Protocole de Kyoto en 2012, le monde entier est à la recherche d’un nouvel accord international contraignant sur les changements climatiques. Les Conférences des Parties (COP) de 2009 à Copenhague (Danemark), de 2010 à Cancun (Mexique), de 2011 à Durban (Afrique du Sud), de 2012 à Doha (Qatar), de 2013 à Varsovie (Pologne) et de 2014 à Lima (Pérou) n’ont pas permis d’aboutir à cet accord. Est-ce que vous pensez que la prochaine COP qui se tiendra à la fin de cette année à Paris (France) permettra véritablement d’aboutir à quelque chose ?

Dr Kamayé Maâzou : Si on s’en tient aux repères scientifiques, on peut  répondre par l’affirmatif. En effet plusieurs repères nous incitent à la prise de conscience de la gravité du phénomène et donc devraient nous pousser à l’action. On peut dans le registre des repères citer :

(i) le cinquième rapport du Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC) qui indique pour maintenir la hausse de la température moyenne de l’atmosphère terrestre en dessous de deux degrés Celsius d’ici la fin du siècle, nous devons réduire nos émissions des gaz à effet de serre de 10% par décennie ;

(ii) le rapport de la Banque Mondiale qui met en évidence le fait qu’un réchauffement de 1,5°C par rapport à l’ère industrielle parait inéluctable. Le rapport précise que les sécheresses et l’élévation du niveau de la mer, le potentiel de destruction des ondes de tempêtes et les pertes agricoles, affecteront les populations du monde entier, en particulier les plus pauvres;

(iii) le rapport de l’Organisation Météorologique Mondiale (OMM) qui alerte que si les émissions des gaz à effet de serre produites continuent à augmenter, la température moyenne de l’atmosphère terrestre pourrait augmenter de 4°C à la fin de ce siècle ;

(iv) le rapport du PNUE « The Emission Gap report » sur le fossé entre les niveaux d’engagements actuels et les objectifs nécessaires de réduction des émissions qui conclut que d’ici 2020, les émissions mondiales doivent être réduites de 44 Gt si l’on veut rester sur une trajectoire crédible pour ne pas dépasser les 1,5°C, ou même les 2°C.. Mais, il trace la voie aux solutions en indiquant qu’avec une action forte dès aujourd’hui, il est possible de faire encore plus que combler le fossé, sans innovation technologique majeure ni coût prohibitif.

On peut être optimiste au regard des résultats du Sommet sur les changements climatiques organisé le 23 septembre 2014 à New York par le Secrétaire Général des nations Unies Monsieur que Ban Ki-Moon, à l’issue duquel, il y a eu la création de larges coalitions regroupant des Etats, des villes, des entreprises, des organisations non gouvernementales autour de domaines d’action jugés essentiels pour la lutte contre le réchauffement. Ce qu’il a appelé «l’agenda des solutions ».

Cela a sans doute suscité un grand élan qui a donné lieu à des avancées majeures à Lima, qui ont permis d’aboutir à un texte consensuel autour duquel seront concentrées les négociations cette année en vue d’adopter en fin de l’année à Paris l’accord objet de votre question.

ClimateReporters : Comme on le sait, les pays pauvres ont nécessairement besoin de l’appui des pays riches pour faire face aux effets des changements climatiques. Avez-vous un message à l’endroit des Partenaires Techniques et Financiers qui appuient le Niger dans le domaine des changements climatiques?

Dr Kamayé Maâzou : Je tiens souligner à ce sujet, qu’au-delà du fait que notre pays subit déjà les effets des

Dr_Kamaye_Maazou
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changements climatiques, les projections des paramètres climatiques à l’horizon 2020 – 2049 montrent  que qu’il subira : une diminution de la longueur des saisons pluvieuses ;  un démarrage plus tardif de la saison des pluies ; une diminution des débits et même la disparition des cours d’eau ; une exacerbation des phénomènes climatiques extrêmes (inondations, sécheresse, vents violents, pics de températures).

Les impacts potentiels des changements climatiques au Niger sont : une réduction du cycle de croissance du mil de 2 à 3 jours à l’horizon 2020 et de 4 à 5 jours à l’horizon 2050 ; une baisse des rendements des principales cultures céréalières (mil, sorgho et niébé) allant de 4,6 % à 25 % selon les céréales et les modèles ; une dégradation physique et chimique des sols entraînant une diminution de la productivité agricole et des ressources végétales de pâture pour les animaux ; l’arrêt de la culture de certaines céréales telles que le blé ; une baisse de la production de biomasse sèche (céréales sèches ou fourrage pour l’élevage) une baisse continue des écoulements du fleuve Niger ; un renforcement de l’évaporation ; une transmission assez élevée du vecteur du paludisme dans certaines régions, l’augmentation du taux d’attaque de la méningite, l’élargissement de la période propice au développement de la rougeole ; une exacerbation de l’exode rural.

Face à ces risques graves, il me parait essentiel que les Partenaires Techniques et Financiers fournissent un appui technique à notre pays pour élaborer son Plan National d’Adaptation (PNA) afin de lutter efficacement contre les changements climatiques à travers une intégration effective et efficiente de l’adaptation sur les moyen et long termes dans les politiques et stratégies de développement et lui octroient l’appui financier substantiel pour la mise en œuvre du PNA.

Mais auparavant, il est impératif de financer aussi la mise en œuvre de mesures d’adaptation prioritaires pour satisfaire les besoins immédiats et urgents pour faire face aux effets néfastes des changements climatiques, somme toute décrites dans le Programme Actions National pour l’Adaptation (PANA) de notre pays.

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